A la recherche de la Madeleine…
- niconics
- 7 févr.
- 6 min de lecture
Il y a deux ans de cela, j’avais eu la chance de déguster une bouteille iconique de la rive droite de Bordeaux. Pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de lire cet article là, je vous y invite. Me voilà de retour dans la région avec un vin tout aussi iconique. Comme toujours dans ce cas là, je prends mon temps, j’observe, je mémorise et j’essaye de retirer tout ce que je peux de ce moment. Il faut que cet instant reste gravé. On n’a pas la chance de vivre deux fois une première fois… “La date sera au moins facile à retenir” me dis-je puisque nous sommes le 31 décembre 2025, à la veille d’une nouvelle année. Le lieu est tout aussi mémorable, je suis sur un bateau, entouré d’amis proches, habillé d’un smoking noir et je m'apprête à vivre un moment irréel.
Il existe, au cœur d’un terroir baigné de brumes matinales et de lumière dorée, un domaine qui semble fonctionner selon ses propres lois. Là-bas, la vigne ne se contente pas de mûrir sur la plus haute colline de l’appellation: elle se sublime. Les raisins, patiemment cueillis à la main, grain par grain, attendent que la nature leur offre ce phénomène rare où le temps ralentit, où le sucre se concentre, où l’arôme se densifie.
En 1999, je découvre le monde du vin, en goûtant un vin de 18 ans d'âge. Il provenait de cette région chère à mon Grand-Père, Bordeaux, mais dans une sous-région toute particulière qui offre ces vins liquoreux. C'était un Château Caillou de Barsac. Une plus petite appellation que Sauternes, un peu plus au nord, touchant la Garonne.

Je me rappelle que mon Grand-Père m’avait raconté la richesse de ce terroir et pourquoi le vin provenant de cette région donnait ces vins si doux au palais. Le premier responsable de cette richesse est un simple champignon: le Botrytis (Botrytis Cinerea de son nom complet). Un nuisible dans la plupart des cas qu’il faut éradiquer mais pas dans cette région, non. Ici on espère le voir arriver après l’été. Mais pour qu’il vienne, il faut que le deuxième responsable de la richesse se montre: l’été indien du début de l’automne. Ou plutôt devrais-je dire, les conditions climatiques de cette période de l’année, car il nous faut deux éléments: d’une part l’humidité et la fraîcheur de la nuit et d’autre part la chaleur de l'après-midi. Et dans cette belle région du sud de Bordeaux, les pieds coincés entre le Ciron et la Garonne, l’humidité de ces cours d’eau qui s’est évaporée pendant la journée vient se déposer sur la vigne, favorisant la naissance du champignon. Puis c’est la douce chaleur de l'après-midi de l’été indien qui va venir donner l'énergie au champignon de se développer et sécher la vigne. Botrytis va alors percer la peau du raisin pour se nourrir de l’eau contenue dans la baie et ainsi favoriser la concentration du sucre dans la pulpe. Cela va évidemment réduire les volumes de production mais en même temps, cela va apporter une complexité d'arômes qu’on ne retrouve que dans les vins Botrytisés.
Me revoilà assis à table, mon Grand-Père vient de me raconter cette magie de création, où le vigneron est le troisième responsable de ce breuvage divin. Car sans lui, pas de sélection parcellaire, pas de tries successives pour ne garder que le meilleur de cette pourriture noble, et surtout pas de transformation et d'élevage pour permettre à ces vins de défier le temps. Ces vins liquoreux à l’acidité tropicale grasse et mielleuse vont continuer à lentement se transformer pour donner des arômes subtils de caramel, de miel, de noisette et d'épices… C’est bien ce que j’ai touché du doigt ce jour-là, sans m’en rendre véritablement compte au moment même. Ce château Caillou était tout simplement splendide: un visuel d’or comme proche d’un temple maya, un nez sucré qui m’appelait, m'empêchant d’y résister et une bouche si tendre… comme quand on mord dans une madeleine tout juste refroidie… c’est ce qui m’est resté à travers le temps, ma madeleine de Proust.
Le temps a passé et souvent j’ai goûté des Sauternes (et plein d’autres liquoreux d’ailleurs) en espérant revivre ce moment, mais je n’ai jamais plus eu ce déclic.
Dans ce domaine, qui fait l’objet de cet écrit, rien n’est laissé au hasard : chaque geste est une promesse de précision, chaque millésime une prise de risque assumée. Certaines années, ils préfèrent même renoncer complètement à produire, tant l’exigence dépasse la logique économique. La dernière fois que le domaine a pris cette décision c'était en 2012…
Dans ses chais, les vins naissent comme des lumières liquides : denses, vibrantes, capables de vieillir plus d’un siècle sans perdre leur éclat. Leur texture et leur longueur dessinent une courbe soyeuse. Ceux qui goûtent leurs vins, parlent souvent d’un breuvage divin qui ne se compare à aucun autre, d’un vin qui raconte une histoire à chaque gorgée.
Et quand enfin on découvre son nom, tout s’éclaire : c’est le seul Premier Cru Supérieur du classement de 1855: le renommé Château d’Yquem.

J’avoue que lorsque la bouteille a été présentée à table ce soir de réveillon, ma mâchoire s’est décrochée et je suis resté bouche bée pendant plusieurs secondes avant de me reprendre, me disant “wouah tu vas vivre un truc là”. Le sommelier de ce soir là n’était pas le meilleur du monde et j’aurai aimé qu’il nous conte ce vin, qu’il nous emmène dans l’imagination de ce château, que dis je, dans la réalité d’un monument historique du XVIème, adossé là haut sur la colline surplombant le Ciron. On ne parle pas d’un simple château, on parle d’Yquem.
Le vin est à présent dans mon verre, et je retrouve cette beauté dorée des vins liquoreux de cette région. Il y a un petit côté orangé qui soutient le doré. Évidemment pas aussi soutenu que sur un vieux Tokaji mais quand même on voit qu’il n’est plus dans sa prime jeunesse. Et pour cause, la bouteille maintenant posée devant moi est de 2005… 20 ans. Mince, avoir la possibilité de boire ce type de vin avec ce temps de vieillissement, voila que je me rends compte que ma bouche est de nouveau béante. Il ne me faudra pas longtemps pour prendre le verre, le regarder de plus près et humer le parfum qui s’en dégage.
Je me rends bien compte que je suis dans ma bulle et je vous imagine lire ces quelques lignes vous demandant: “Ce protocole est-il bien nécessaire?” Je vous rassure, je ne suis pas aussi cérémonieux avec tous les vins que je déguste, peut être est ce un tort car le travail pour faire un grand vin est toujours le même, que celui-ci soit connu ou non. N’est ce pas un juste retour des choses que de prendre le temps de découvrir un vin déjà si agé, respectant ainsi le temps que le vigneron a, lui-même, accordé à le confectionner?

J’approche le vin comme pour renforcer les senteurs qui s’offrent: le miel, l’abricot, le coing mûr, ces quelques notes sucrées qui accompagnent l’épice de la vanille de Madagascar et de douces notes briochées. Et puis quelque chose que je n’arrive pas à décrire. Ce parfum est intense, long et pesant et pourtant s’étire avec tant de légèreté comme une plume dans l’air. Je ne résiste plus, il me faut goûter ce vin. Et quand enfin je déguste une première lampée, un éclair me traverse le corps et je reste subjugué. Je comprends à la dégustation ce que mon odorat et ma vue n’avaient pas compris.
Si je me permets un Mash-up de deux chansons du grand Jacques B, je dirai:
“Ma mère, voici le temps venu, D’aller prier pour mon salut, Ma Madeleine est revenue”
“Bougnat, tu peux garder ton vin, Ce soir, je boirai mon destin, Ma Madeleine est revenue”
C'était ça, ce que je n’avais pas compris, le retour de ma Madeleine de Proust. Le retour d’une sensation inscrite quelque part dans ma mémoire qui s’est réveillée comme à la sortie d’un rêve: Vive, Brute et Chaotique. Mais quel plaisir intense que de revivre un moment si cher à mon cœur. D’un seul coup en dégustant cette première gorgée, je me suis retrouvé assis à cette table d’anniversaire où je venais d’avoir 18 ans… Plus de 25 ans que j’attendais de revivre cela. Je ne peux que souhaiter à chacun de vivre un moment comme celui-là. Un moment, pour moi, qui ajoute encore un peu plus au mystère du vin et de la dégustation. Un moment qui traverse le temps et l’espace.
Le temps est une notion relative, il ne s’écoule pas de la même manière pour chacun, disait Einstein il y a plus d’un siècle de cela. Il dépend du référentiel disait-il.
Je peux vous dire qu'après cette expérience, je suis convaincu de la relativité du temps. Et bien que l’histoire le raconte autrement, peut-être qu’Einstein a lui aussi connu ces voyages gustatifs dans le temps sans bouger de sa chaise, lui donnant l’idée de la théorie de la relativité…
Nicolas
Ps: si vous êtes arrivés au bout de ce texte, laissez moi un commentaire en me partageant votre Madeleine à vous…



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